mardi 5 juin 2018

Yazid Oulab. Arba'îne



A droite : Textes génériques I. 2018. Scratched graphite on paper. 48h x 36w cm. 
A gauche : Corner I. 2018. Powder coated aluminium. 146h x 45w x 20d cm. 
Courtesy Selma Feriani Gallery.



L'homme était immobile
Brèche d'encre
Bribe de papier
Marge anguleuse
Angle édenté
Recoin sombre
d'une vaine
Vérité
Au-dessus de sa tête
Le mur
Ciel blanc
Mille et une fois
non écroulé
Remis à bien plus tard
que l'éternité
Car c'est la promesse
de l'Un Fini
que de ne finir jamais
Mais alors les nuages
de carton
se sont détachés
de la fenêtre
ouverte
et de celle
scellée
Se sont mis en marche
Leur mouvement
immuable
à l'imposture du monde
ont imprimé
L'homme a soudain
brandi
une syllabe solitaire
frêle bouclier
Transe avec le vent
est-Il ainsi devenu
Même si le cœur et l'aile
calcinés
à chaque
Levant



Yazid Oulab. Triangulation.
Selma Feriani Gallery. Tunis.





mardi 7 février 2017

Massinissa Selmani. Le vent ne veut jamais rester dehors


Blue Cloud. 2016. Video animation. Courtesy Selma Feriani Gallery. 

Le vent nous emportera !
Le vent nous emportera !
Forough Farrokhzad.
Le vent ne veut jamais rester dehors
Va-t-il nous emporter ?
Nous sommes ceux au corps passoire
Laisse passer l'ombre, le soleil
et les nuages
Les vagues mourantes
et celles trop hautes
Le sable des déserts
toujours aussi déserts

Le vent ne veut jamais rester dehors
Va-t-il nous remplir ?
Il s'engouffre dans nos yeux
dans nos narines
dans nos bouches closes
dans les trous de notre mémoire
et dans les pores de notre peau
la gondolant comme un éventail
qui brasse du vent
rafales après rafales
Notre peau que l'on croyait étanche
Notre peau que l'on pensait béton
Notre peau que l'on avait négociée
Immortelle

Le vent ne veut jamais rester dehors
Va-t-il nous envoler ?
Ancrées dans l'air
Nos mains résistent
Disproportionnées
comme un galet en colère
Jouent avec des Murs dominos
Les lancent comme une offrande à la perte
Les font s'écrouler pour les regarder se redresser
Les tirent sur notre peine
comme une couverture trop lourde
Les repoussent pour qu'ils reviennent
au galop
Nos mains tremblantes
Nos mains figées
en pleine extase
Nos mains tordues
Nos mains disqualifiées

Le vent ne veut jamais rester dehors
Va-t-il nous parler ?
En vain nos yeux exorbités croient
saisir
Les voix
De champs éphémères
De villes paraît-il ayant existé
De tapis rouges teints avec la sève
de tous nos coquelicots
broyés
D'oiseaux ayant échappé
à l'incendie des jours

Le vent ne veut jamais rester dehors
Bleue amère est notre valise
Lorsqu'il nous regarde passer.




Massinissa Selmani. Le vent ne veut jamais rester dehors
Exposition chez Selma Feriani Gallery. Tunis.
Jusqu'au 26 Mars 2017.


samedi 16 avril 2016

Jamila Lamrani. Cité(s) de mémoire

Cité de mémoire 2. Intervention sur photo, 2016. Courtesy de l'artiste.



"Une mémoire immémoriale travaille
dans un autre arrière-monde.
 Les songes, les pensées,
les souvenirs ne forment qu’un seul tissu."
G. Bachelard.



Une femme déplace dans la ville les carrés d’un damier cousu d’ombre et de lumière. Elle convoque les moucharabiehs sans lisières de la nature, et les cités qui ont renoncé à la vie pour habiter la mémoire. Jardins noirs où la huppe guide pourtant encore les pèlerins de la quête et des bons augures. Nous observons l’artiste construire une architecture provisoire pour "les habitants délicats des forêts de nous-mêmes"(°). Elle défait patiemment les fils invisibles qui nous entravent pour les broder sur le mur en phrases oracles. 

Ici l’on perd le sens de la mesure en buvant l’élixir de l’immensité et des débordements. Ici, l’on court à perdre le souffle dans l’exiguïté des murs puisque la cellule est une fenêtre ouverte sur des nuages voyageurs. Ici, l’on est invité à désapprendre l’oubli pour citer de mémoire la lumière. Il semble qu’elle soit une ombre qui danse entre les plis de tissus fragiles et éthérés, rongés par le temps et par l’ennui. Il semble qu’elle soit une non-présence qui se glisse dans les interstices de chaque déchirure reformulée. Page ouverte sur les leçons de choses surannées. Tiroir où résonne le son des mots étranges et à jamais étrangers. Ici, il s’agit de croire en cet arbre qui a surgi en quelques heures, mettant à profit l’espoir fou d’une branche et la brèche béante de l’insomnie. Introduction à une chambre blanche, découpée à la genèse dans les pans insondables de la nuit.
 
Pour tel univers, telles ombres. Il n’y a pas de visages dans l’œuvre de l’artiste. Il y a des silhouettes, il y a une ébauche d’êtres et de traits. Il y a des corps qui reprennent à la vue leur véritable apparence. Il y a des étendues séparées de nous, et cette impossibilité du pas à les rendre plus proches, parce qu’ancrées dans nos entrailles. Leur silence est l’écho de notre voix. A les regarder une impression de déjà vu s’incruste par l’œil, par l’ouïe, par les fleurs de peau. Nous avons déjà foulé pareils territoires. Nous avons déjà posé contre notre gré en pareille posture. Jamila Lamrani se contente juste de citer de mémoire ce que nous avons choisi ou cru oublier. Scribe de ces mots griffonnés en marge, que l’on inscrit presque par inadvertance, et qui pourtant redressent en nous l’ossature secrète menaçant à chaque instant de s’écrouler. 

(°) Bachelard, Poétique de l’espace.

Cité(s) de mémoire. Exposition jusqu’au 24 avril 2016.  
Centrum Sete Sóis Sete Luas, Pontedera, Italie.